La santé mentale selon Mathieu Bellahsen : quand le bien-être devient une norme de contrôle

La santé mentale selon Mathieu Bellahsen : quand le bien-être devient une norme de contrôle

Publié en 2014 aux éditions La Fabrique, La santé mentale : vers un bonheur sous contrôle est un essai de Mathieu Bellahsen, préfacé par Jean Oury. Psychiatre de secteur, cofondateur d’UTOPSY et membre du Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, l’auteur pose une question dérangeante : que devient le soin lorsque la santé mentale sert aussi à classer, évaluer et adapter les individus aux exigences sociales ?

Un livre sur la santé mentale, mais surtout sur ses usages politiques

Mathieu Bellahsen ne nie ni l’existence de la souffrance psychique, ni l’utilité possible de la psychiatrie. Son enquête porte sur les mots, les dispositifs et les institutions qui organisent ce champ. Derrière une expression apparemment consensuelle se trouvent des choix : définir ce qui est normal, mesurer les écarts, répartir les ressources et déterminer les formes de prise en charge considérées comme légitimes.

Comprendre la santé mentale et renforcer les réponses adaptées | Cette fiche de référence de l’OMS explique la santé mentale, ses enjeux et les moyens de promouvoir le bien-être et l’accès aux soins.

L’expression « bonheur sous contrôle » résume cette inquiétude. Le bonheur cesse d’être un horizon intime, pluriel ou politique lorsqu’il devient un indicateur de bonne adaptation. Se sentir bien, être autonome, réactif et capable de rebondir peuvent alors apparaître comme des objectifs évidents. Cette présentation laisse pourtant dans l’ombre l’environnement de travail, le logement, la précarité ou l’isolement, qui participent aussi à la production des malaises.

Le santé-mentalisme : une critique de la norme cachée

Bellahsen emploie la notion de santé-mentalisme pour désigner une manière de penser qui fait de la santé mentale une grille principale de lecture des difficultés humaines et sociales. Une conduite, un conflit ou une fatigue durable peuvent ainsi être ramenés à un problème individuel qu’il faudrait dépister, corriger ou traiter. Cette logique risque de médicaliser des situations dont les causes sont aussi collectives : rapports de domination, violence institutionnelle, conditions de vie dégradées ou perte des liens sociaux.

La critique vise moins les personnes diagnostiquées que l’extension d’un langage qui transforme toute difficulté en vulnérabilité individuelle. Dans cette perspective, la prévention peut glisser vers la surveillance et l’accompagnement vers une injonction à devenir un sujet plus performant. La santé mentale ne décrit alors plus seulement un état ou une souffrance : elle sert à évaluer la capacité d’une personne à s’adapter.

De la psychiatrie de secteur à la logique de gestion

L’essai replace cette transformation dans l’histoire de la psychiatrie française. Après la Seconde Guerre mondiale, le désaliénisme et la psychiatrie de secteur portent l’ambition de rompre avec l’enfermement asilaire. Le soin doit se rapprocher des lieux de vie, s’inscrire dans la cité et maintenir une continuité avec l’entourage, plutôt que réduire la personne à son hospitalisation.

Bellahsen ne raconte pas cette histoire comme une marche linéaire vers le progrès. Les critiques de l’ordre psychiatrique dans les années 1970, puis les réorganisations des années 1980, modifient profondément les repères. L’auteur décrit l’essor d’une neuropsychiatrie qui se présente comme plus scientifique, accompagné de procédures d’évaluation, de standardisation et d’objectifs de réduction des coûts.

L’hôpital-entreprise et la fragmentation du soin

Dans cette lecture, l’hôpital tend à être administré comme une organisation soumise à des impératifs de flux, de traçabilité et de rendement. Le temps clinique, souvent incertain et difficile à quantifier, entre alors en tension avec les tableaux de bord, les protocoles et la multiplication des actes mesurables. Le patient risque d’être considéré comme un usager de prestations, tandis que les soignants deviennent les exécutants de procédures.

Le point décisif est le seuil à partir duquel une règle utile remplace le jugement clinique. Un protocole peut sécuriser une situation. Il devient appauvrissant s’il ne laisse plus de place à l’histoire singulière, au refus, au rythme ou à l’imprévu d’une personne. Cette distinction explique la défense, chez Bellahsen, d’institutions capables de discuter leurs propres cadres au lieu de les appliquer mécaniquement.

Classer, diagnostiquer, évaluer : ce que l’auteur reproche au modèle dominant

Une part importante de l’ouvrage concerne la classification diagnostique, notamment le DSM, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux. Le livre ne prétend pas qu’un diagnostic soit toujours inutile. Il peut faciliter une orientation, un échange entre professionnels ou un accès à des droits. Bellahsen interroge plutôt la place prise par le modèle classificatoire lorsqu’il devient la langue dominante du soin.

Dispositif Utilité possible Risque souligné par l’essai
Diagnostic Nommer une situation et organiser une prise en charge Réduire une personne à une catégorie durable
Évaluation Observer des pratiques et répartir des moyens Faire primer l’indicateur sur la relation de soin
Standardisation Donner des repères partagés Effacer les contextes et les singularités
Traitement médicamenteux Apaiser certains symptômes Présenter une réponse biologique comme suffisante

Bellahsen relie cette dynamique à la place des neurosciences, de l’approche organiciste, de l’industrie pharmaceutique et du système assurantiel nord-américain. Son argument n’est pas que les connaissances biologiques seraient inutiles. Il rappelle plutôt qu’elles ne peuvent épuiser la réalité psychique. La souffrance a une dimension corporelle, mais aussi biographique, relationnelle, économique et institutionnelle.

Le livre invite ainsi à distinguer plusieurs plans souvent confondus : le symptôme observé, le diagnostic posé, le vécu de la personne et les conditions sociales qui rendent une crise plus probable ou plus difficile à traverser. Cette distinction permet d’éviter deux positions opposées : le rejet global de la psychiatrie et la confiance absolue dans une explication unique. Elle maintient la complexité du soin sans nier l’intérêt de certains outils diagnostiques.

Pourquoi la santé mentale positive est au cœur de la critique

La santé mentale positive promeut la prévention, les compétences psychosociales et le bien-être. Ces objectifs peuvent sembler évidents. Mathieu Bellahsen demande toutefois ce qu’ils signifient dans une société organisée par la concurrence, la flexibilité et l’injonction à l’autonomie. Si le problème est toujours formulé comme un déficit d’adaptation individuelle, les causes collectives sortent du champ.

La personne est alors encouragée à se gérer elle-même : optimiser ses émotions, renforcer sa résilience, éviter les comportements à risque, rester disponible et retrouver rapidement sa capacité à fonctionner. Le bien-être peut devenir une obligation silencieuse. Celui qui ne va pas bien n’est plus seulement en difficulté ; il peut être perçu comme insuffisamment actif dans sa propre réparation.

Adapter le cadre à la créativité humaine

Face à cette vision, l’auteur valorise les pratiques instituantes, c’est-à-dire des manières de soigner qui font place au collectif, à la parole et à la liberté de circulation. L’enjeu n’est pas de supprimer tout cadre, mais de construire des cadres révisables, habitables et ouverts aux initiatives. Au lieu d’exiger que chacun s’ajuste à une norme fixe, il s’agit de rendre l’institution assez souple pour accueillir des trajectoires différentes.

Cette orientation rejoint l’héritage de la psychiatrie institutionnelle associé à Jean Oury. Soigner ne se limite pas à appliquer une technique à un individu. Cela consiste aussi à travailler les relations, les lieux, les règles et la manière dont une communauté organise l’accueil de la fragilité. Le cadre de soin doit pouvoir évoluer avec les personnes qu’il accueille.

À qui s’adresse cet essai, et quelles en sont les limites ?

La santé mentale : vers un bonheur sous contrôle s’adresse aux étudiants en psychologie, en psychiatrie ou en sciences sociales, aux soignants, aux travailleurs sociaux, aux proches de personnes concernées et aux lecteurs intéressés par les politiques de santé. Sa force tient à l’articulation entre histoire psychiatrique, critique du néolibéralisme et réflexion concrète sur les institutions de soin.

La lecture demande néanmoins une certaine disponibilité. Le vocabulaire est parfois dense, et la charge critique peut donner l’impression que les partisans des neurosciences, des classifications ou de l’évaluation forment un bloc homogène. Il est donc préférable d’y voir un essai engagé, qui défend une position argumentée, plutôt qu’un panorama neutre de toutes les approches psychiatriques.

Les retours de lecteurs reflètent cette réception contrastée : la note moyenne affichée sur Babelio est de 3,85 sur 5, pour 26 notes. L’ouvrage convainc particulièrement les lecteurs qui recherchent une pensée politique du soin. Il peut dérouter ceux qui attendent un manuel clinique ou des réponses directement applicables. Sa contribution la plus forte reste peut-être de rappeler qu’aucune définition de la santé mentale n’est purement technique : elle engage toujours une certaine idée de la liberté, de la normalité et de la société.

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